Lundi 14 mai 2012 1 14 /05 /Mai /2012 14:51

Quand les auditeurs de France Culture bottent les fesses, presque autant qu’il le mérite, au très-fade Frédéric Lenoir (dont le succès serait vraiment une excellente chose à méditer pour qui voudrait se consoler de n’en avoir pas), cela donne ceci. Je trouve dans ce fil de discussion nombre de vérités sur ce que cette chaîne est devenue, à peu près depuis que Laure Adler en a pris la présidence. Mais si les émissions de misérabilisme sans perspective, faites d’interviews mises bout-à-bout sans aucune analyse ni aucun recul — flottant entre désespoir amusé et mélancolie douceâtre (genre Les Pieds sur Terre) — sont éminemment pénibles, d’un autre côté, celles qui relèvent de la naiserie transcendantale d’imbéciles qui croient que le nec plus ultra de la spiritualité, la quintessence de la métaphysique, c’est l’ouverture à l’ici et maintenant qui plaît sans concepts, — ces émissions pseudo-mystiques-là sont quand même encore plus révoltantes sur le plan de la bêtise sucrée et de la naiserie pédante. C’est vrai qu’il y avait Olivier Germain-Thomas autrefois sur cette même chaîne, dans un genre encore plus mielleux et d’un vide tout aussi sidéral (vous savez, cette manière poétique de parler de rien en plissant les yeux d’un air pénétré…) mais un peu plus cultivé. Les Madame Guyon de notre temps sont à l’originale un peu ce que Michel Onfray est à Hegel, ou ce que Marc Lévy est à Bossuet…

 

Il est permis de se demander si l’un des signes auxquels on reconnaît la fausse mystique ne serait pas ce ton feutré, mi-tendre, mi-mondain, cette bouche en cul-de-poule d’où l’on fait sortir des petites perles de platitude entrecoupées de silences calculés, avec un regard à la fois de pieuse biche effarouchée et de psychiatre qui-vous-comprend-mieux-que-vous-même, et puis ces idées infernalement banales, mais censément profondes, qui croient excuser toute confusion doctrinale et la licence la plus effrénée quant aux mœurs (devinez auquel je pense ? Mais ils sont légion à être bâtis sur ce patron-là !). Mon Dieu, donnez-nous les étrivières pour tous ces gourous androgynes de toutes confessions, ou mieux, infiniment mieux : prenez-les vous-même et fouettez-les de votre main sublime, comme autrefois les marchands du temple !

Par Sébastien Derouen
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Lundi 14 mai 2012 1 14 /05 /Mai /2012 12:57

« …Je sais très bien pourquoi les zélateurs du monde nouveau (…) dédaignent de descendre jusqu’à des considérations sur le concret actuel et les métamorphoses dont il est la proie : c’est qu’ils les approuvent. Ils sont exactement aujourd’hui dans la position de la bourgeoisie de jadis, du moins dans la vision de Marx qui décrivait celle-ci comme prétendant ses institutions naturelles et refusant d’admettre le mouvement historique qui, les ayant fait naître, pouvait aussi bien les abolir. »


Philippe Muray, Exorcismes spirituels III, « Là où le débat blesse ». 

 

À la lecture de cet article de Murray, une vérité qui m’avait jusqu’ici échappé, ou du moins que je n’avais jamais réussi à articuler jusqu’au bout en termes suffisamment clairs, m’a en quelque sorte sauté au visage : à savoir, que les gens qui en général prétendent parler du concret contemporain de la façon la plus terre-à-terre et la plus réaliste, en s’opposant par exemple à la philosophie qu’ils jugent perdue dans le ciel des idées, font en vérité tout le contraire. C’est le grand crime des prétendues sciences, prétendues humaines : coller au réel social d’aussi prêt que possible, pour mieux le masquer sous des abstractions d’autant plus trompeuses qu’elles en épousent plus étroitement les contours et du moins qu’elles se plaquent plus solidement sur lui. 

 

Une faute de logique dans un raisonnement philosophique, une catégorie mal faite, un concept sans objet, un collage d’idées qui ne doit son semblant de consistance qu’à un vieil usage, tout cela se défait immédiatement sous le regard d’une pensée attentive — et tout le bavardage de la déconstruction est bien souvent tout à fait superflu à cet égard. Mais qu’en est-il d’une catégorie sociologique mal faite, d’un concept anthropologique sans objet, d’un raisonnement politique qui ne doit son semblant de consistance qu’à sa fréquente répétition ? Si le terme philosophique est souvent en quelque sorte un signifiant qui a son propre signifié pour tout référent, il n’en va pas de même du jargon des sciences humaines, qui prétend saisir une réalité vivante, voire quotidienne, et mettre sous les yeux de notre esprit une structure au sein de laquelle, sensément, l’on vit tous les jours sans en avoir jamais pris conscience de manière articulée.

 

Dès lors, il ne s’agit plus seulement d’explorer par la pensée la teneur du concept, mais encore de vérifier l’existence de son référent, puis l’adéquation du signifié au référent — et ce n’est pas encore tout : à supposer même que tel concept des sciences humaines ait bien un objet et lui soit adéquat, encore faut-il que cet objet ait bien le poids spécifique que l’on prétend dans le système des objets à penser — pour le dire plus clairement : ce n’est pas parce que l’idée est pertinente qu’elle est centrale ; en plus d’être périphérique, secondaire, elle peut même n’être unilatéralement pertinente — c’est-à-dire n’être vraie qu’une fois agrégée à tout un corps d’autres idées, parfois apparemment contradictoires, mais qui en vérité lui donnent tout son sens, à condition que l’assemblage de toutes ces idées soit bien monté selon l’ordre qu’ont les realia qu’il s’agit de penser dans le monde réel.

 

Ce que je veux dire, c’est que, de même qu’il n’y a rien de psychologiquement plus faux que la psychologie de magazine — et que dire cela n’est pas prétendre que toute psychologie rigoureuse serait impossible, au contraire, et moins encore « adopter une conduite de fuite devant la psychologie » —; de même encore que, comme le souligne Kundera, il n’y a rien de plus égoïste ni de plus insensible que les gens sensibles et qui ne parlent que de sentiments — de même n’y a-t-il rien de plus abstrait, ou de plus ruineusement abstrait, que le discours que tiennent souvent les prétendues sciences humaines, ou plutôt lesdites disciplines quand elles perdent de vue les critères de leur scientificité possible — rien de plus abstrait que ce discours qui se revendique du plus concret et qui balaie d’un revers de main les critiques de type philosophique, précisément par l’invocation du concret, des faits qui force est de le constater, parlent d’eux-mêmes.

 

Le mécanisme de cette illusion est désespérément simple : c’est qu’il est extraordinairement épineux pour l’esprit humain de départager, quand il entreprend de penser le réel, la part de ses concepts qui est en effet pertinente et adéquate, et celle qui, sans l’être, recouvre les choses mêmes d’une sorte de pellicule d’interprétations que l’on prend pour le réel même — à telle enseigne que, croyant parler des choses, on ne parle jamais que d’un discours sur les choses. Il est plus difficile de dégager la réalité de ce discours qui lui est surimposé qu’il est malaisé de nettoyer un albatros mazouté dans une marée noire. À telle enseigne que ceux qui les premiers s’en sont avisés — Nietzsche, pour prendre l’exemple non le plus ancien, mais le plus radical et cependant le moins bête — en sont venus à dire que peut-être il n’y avait pas de réel, mais seulement des interprétations (ce qui est un peu l’opinion commune des idiots savants de notre temps, qui imputent toujours à naïveté l’idée de structures objectives du réel, que la pensée pourrait saisir adéquatement).

 

Les constuctions mentales sans objet plaquées sur le réel quotidien sont faciles à voir lorsqu’elles n’expriment que des préoccupations du sujet singulier, d’autant plus quand il est visiblement déséquilibré : pour parler vulgairement, on voit facilement le « film » que l’autre se fait tout seul. Mais il n’en va pas de même quand tout un groupe social, et surtout un groupe dominant et ses satellites prostitués, a intérêt à croire à une fiction qui, étant collective, est du reste lestée de tout le poids des choses instituées — ce que Marx avait bien vu dans sa théorie de l’idéologie ; d’où la référence évidemment pertinente de Murray. On se rappelle en effet que, d’un point de vue marxiste, l’idéologie au sens propre est (entre autres choses : ce n’est pas là une définition complète) une construction d’idées qui donne pour une réalité naturelle, s’imposant d’elle-même de façon nécessaire et éternelle, ce qui, en vérité, est un agencement social, fruit de l’histoire, qui est avantageux au groupe social actuellement dominant

 

  Mais le plus extraordinaire, c’est précisément que ce soient les individus les plus hypercritiques, les plus nominalistes, les plus soupçonneux des grandes abstractions traditionnelles de la métaphysique, qui tombent le plus profondément dans ce que l’on pourrait appeler l’idéologie au ras des pâquerettes, c’est-à-dire une pensée qui est au suprême degré un placage sur le réel objectif de ratiocinations sans objet (et, de plus, intrinsèquement mal faites — je veux dire qu’elles sont logiquement inconsistantes, ou nébuleuses, en plus de ne rien décrire de réel). Ainsi, pour prendre un exemple infiniment plus noble et plus consistant que les productions de la lie des sciences humaines universitaires — et surtout que leurs sous-produits journalistiques (les grilles d’analyse implicites de cet éternel étudiant de Sciences Po qu’est le journaliste politique) — le marxisme même, du temps où il avait encore des sectateurs, était, à bien des égards, de ces constructions dont les forces masquent les faiblesses, et surtout dans lesquelles l’invocation d’une énorme masse de matériaux concrets (érudition économique, historique…) distrait de voir certaines failles, certaines mauvaises abstractions dommageables de l’analyse.

 

De quoi le marxisme est-il mort ? De bien des choses, mais entre autres, pour le dire de façon marxoïde quoique paradoxale, de la disparition même des marxistes, c’est-à-dire d’un groupe social partageant les mêmes croyances et les validant en se corroborant mutuellement dans les fictions où ils s’étaient investis. L’homme étant éminemment un être social, pour s’affermir dans la vérité comme pour s’endurcir dans l’erreur, il lui faut un corps social avec qui il communie dans les mêmes principes.

 

Mais allons plus loin : ce qui faisait la force du marxisme là même où il était faible — dans l’articulation difficile de certains des éléments de la doctrine avec le réel même qu’elle prétendait décrire, ou dans la faiblesse logique de certains côtés de la construction — c’était sa prétention à incarner la critique de l’ordre existant.

 

Pour ce qui est de l’idéologie contemporaine — si tant est que le terme d’idéologie ait encore un sens, voire, qu’il ait jamais été adéquat à la réalité dont il est question —, à la métaphore marxienne de la camera oscura, il faudrait d’abord substituer celle d’un projecteur de cinéma : cette idéologie, en effet, ne produit pas tant une image inversée du réel (on ne voit pas en quel sens ?) qu’elle ne le recouvre, surtout, d’une pellicule de bavardage sans aucun rapport avec ce qu’il est en fait. Elle ne procède pas à un retournement du réel cul-par-dessus-tête, mais elle raconte « sur » lui des histoires totalement dénuées de toute connexion factuelle ou logique avec ce qui se passe effectivement (« narratives » à base de violences conjugales, de discriminations, racisme, sexisme et homophobie, d’ouverture à l’autre, de fêtes, etc., etc., etc. — toutes ces fictions délirantes qui ont tant inspiré, réjoui et horrifié Muray en son temps). Mais il faudrait ajouter quelque chose, dont je ne sais comment ni par quoi on pourrait l’illustrer : cette fantasmagorie demande certes croyance, assentiment, adhésion, dans un sens, mais dans un sens nouveau, car cela se fait sur fond de liquidation de toute croyance qui voudrait n’être pas du semblant.

 

En somme, si l’acte premier, ou le plus apparent, de l’idéologie contemporaine, c’est de projeter sur le réel quelque chose qui flotte entre le dessin animé pour enfants et le film pornographique, son acte second, le plus essentiel, c’est de nier que le réel ait une forme propre et de poser qu’il n’est qu’un écran neutre, sans couleur, sans nom ni forme, sans signification propre. À la fois la projection a un contenu, expressif de l’imaginaire malsain de notre temps (régressif, pansexuel, maternant et totalitaire à la fois, et baignant dans une sauce de sentimentalité à la fois pleurarde et extraordinairement égocentrée), et elle a une structure comme acte, qui est de nier que ce qu’elle traite comme un écran soit autre chose que cela. Si ceux qui aujourd’hui donnent le la, et qui sont « la copie la plus exacte » de ce « serpent qui tenta Ève, qui renversa Adam par elle, et qui perdit le genre humain », vomissaient au grand jour le fond ténébreux des circonvolutions de leur cervelle, voici à peu près quel langage ils nous tiendraient : « Disons du réel ce qu’il nous est agréable d’en croire, pour que l’on croie qu’on peut le traiter comme une materia prima informe, comme l’inerte pâte à modeler de nos fantasmes d’encasernement infantilisant et à la fois lubrique ». 

 

Le paradoxe, donc, c’est qu’aujourd’hui, l’idéologie est du côté de la destruction de toute idée d’un bien moral ou d’une vérité qui s’imposeraient d’eux-mêmes à tout esprit lucide et exact. Autrement dit, pour le dire en termes marxistes, c’est la critique de toute idéologie, mais avec elle de toute science, qui à bien des égards est l’idéologie du jour.

 

Cela ne peut s’expliquer, pour me dire en imitant à nouveau les procédures de la pensée de Marx, qu’à supposer que ceux qui aujourd’hui nous dominent aient intérêt, non pas même à faire croire que leur domination est de droit, imposée par la nature et vouée à durer pour l’éternité — mais avant tout à éradiquer toute certitude, fût-ce la simple possibilité d’affirmer la réalité des faits les plus patents, sans parler de celle d’énoncer des principes moraux qui ne seraient pas simplement donnés pour l’expression d’une culture historiquement conditionnée, etc. Bref, l’ultime mensonge de l’idéologie d’aujourd’hui, c’est en somme à la fois de dire qu’il n’y a que de l’idéologie (et point de réel, en dernière analyse) et de se présenter comme la critique de toute idéologie (sans reconnaître que, dans sa logique même, cette hypercritique, ou déconstruction généralisée, appartient nécessairement elle aussi au champ de ce à quoi elle applique sa propre critique).

 

Mais le sens ultime de l’idéologie parvenue à son point de perfection (le point où l’idéologie, après s’être affirmée jusqu’à son terme, se nie et se surmonte elle-même en autre chose), c’est de nier qu’il y ait même un réel dont elle aurait à prétendre être la lecture la plus juste : l’idéologie poussée à son terme se veut elle-même l’écran sur lequelle elle se projette, un signifiant qui en résorbe en quelque sorte son référent dans son signifié (et qui finira bientôt par se passer de tout signifié pour devenir pur bruit, pur mantra), — faisant donc au suprême degré ce que, souvent à mauvais escient, elle reproche à la philosophie de faire.

 

Quelle est donc la classe sociale, et dans quelle société, qui a intérêt à promouvoir la déconstruction totale, tout en la noyant dans la crème tiédasse des institutions matriarcales idylliques ?

Par Sébastien Derouen
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Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 06:58

s. François de Sales Traité de l’Amour de Dieu de saint François de Sales, Livre III, chapitre XIV (Pléiade, p. 520-521).

 

« L’entendement créé verra donc l’essence divine sans aucune entremise d’espèce ou représentation, mais il ne la verra pas néanmoins sans quelque excellente lumière qui le dispose, élève et renforce pour faire une vue si haute et d’un objet si sublime et éclatant ; car, comme la chouette a bien la vue assez forte pour voir la sombre lumière de la nuit sereine, mais non pas toutefois pour voir la clarté du midi, qui est trop brillante pour être reçue par des yeux si troubles et imbéciles, ainsi notre entendement, qui a bien assez de force pour considérer les vérités naturelles par son discours, et même les choses surnaturelles de la grâce par la lumière de la foi, ne saurait pas néanmoins, ni par la lumière de la nature, ni par la lumière de la foi, atteindre jusques à la vue de la substance divine en elle-même.

 

C’est pourquoi la suavité de la Sagesse éternelle a disposé de ne point appliquer son essence à notre entendement, qu’elle ne l’ait préparé, revigoré et habilité, pour recevoir une vue si éminente et disproportionnée à sa condition naturelle comme est la vue de la Divinité : car ainsi le soleil, souverain objet de nos yeux corporels entre les choses naturelles, ne se présente point à notre vue que premier il n’envoie ses rayons, par le moyens desquels nous puissions le voir ; de sorte que nous ne le voyons que par sa lumière. Toutefois, il y a de la différence entre les rayons que le soleil jette à nos yeux corporels, et la lumière que Dieu créera en nos entendements, au Ciel : car le rayon du soleil corporel ne fortifie point nos yeux quand ils sont faibles et impuissants à voir, ains plutôt il les aveugle, éblouissant et dissipant leur vue infirme ; où, au contraire, cette sacrée lumière de gloire, trouvant nos entendements inhabiles et incapables de voir la Divinité, elle les élève, renforce et perfectionne si excellemment, que, par une merveille incompréhensible, ils regardent et contemplent l’abîme de la clarté divine fixement et droitement en elle-même, sans être éblouis ni rebouchés de la grandeur infinie de son éclat.

 

Tout ainsi, donc, que Dieu nous a donné la lumière de la raison par laquelle nous pouvons le connaître comme Auteur de la nature, et la lumière de la foi par laquelle nous le considérons comme source de la grâce, de même il nous donnera la lumière de gloire, par laquelle nous le contemplerons comme fontaine de la béatitude et vie éternelle : mais fontaine, Théotime, que nous ne contemplerons pas de loin, comme nous faisons maintenant par la foi, ains que nous verrons par la lumière de gloire, plongés et abîmes en icelle. Les plongeons, dit Pline, qui pour pêcher les pierres précieuses s’enfoncent dans la mer, prennent de l’huile en leur bouche, afin que le répandant ils aient plus de jour pour voir dedans les eaux entre lesquelles ils nagent : Théotime, l’âme bienheureuse étant enfoncée et plongée dans l’océan de la divine essence, Dieu répandra dans son entendement la sacrée lumière de gloire, qui lui fera jour en cet abîme de lumière inaccessible, afin que par la clarté de la gloire nous voyions la clarté de la Divinité : 

 

En Dieu gît la fontaine même

De vie et de plaisir suprême ;

Sa clarté nous apparaîtra

Aux rais de sa vive lumière

Et notre liesse plénière

De son jour seulement naîtra. » 

Par Sébastien Derouen
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Samedi 12 mai 2012 6 12 /05 /Mai /2012 16:46

Un lecteur de ce blog, inconnu de moi, qui signe « Takamine », m’a adressé cette nuit le commentaire suivant, à propos d’un ancien article sur Spinoza et la dialectique : 


« Vraiment très intéressant .. et agréable a lire merci ..

 

Par contre — je préfère les “par contre” aux “mais”, c’est moins agressif — par contre, donc….. on dit de Spinoza que dans son immanence il y a une transcendance….. et de Marx, comme vous le rappelez, que son matérialisme vise quand même un idéal — la société parfaite...

 

Ce n’est pas simplement du négatif : le capitalisme est aussi nécessaire — sans capitalisme pas de prolétaires ; Marx reconnait au capitalisme sa nécessité et son utilité (non par bonté, evidemment).

 

Althuser parlait de dialectique aléatoire... une sorte de contingence… »

 

Ma réponse figure à la suite de son intervention, après l’article ; mais il ne m’a pas semblé inutile de la reprendre en forme d’article elle-même, en l’amplifiant un peu. La voici :

 

En ce qui concerne votre remarque sur Spinoza, à vrai dire, les termes de « transcendance » et « immanence » sont communément utilisés d’une manière si confuse qu’il vaudrait mieux commencer par les redéfinir complètement. À vrai dire, l’abus de ces termes est souvent la marque d’une pensée pseudo-philosophique, qui pare sa propre indigence d’une grandeur d’emprunt. Je dirais presque : quand j’entends le mot transcendance, je sors mon revolver conceptuel — s’il n’était pas plus raisonnable de délaisser complètement les controverses mal faites, qui ne portent en dernière analyse sur rien de déterminé.

 

Dans l’article en question, je ne parle d’immanence qu’au sens où le terme a été utilisé (et ressassé) par toutes sortes de penseurs à partir de Deleuze, qui se sont réclamés d’une ontologie « plate » (ou « univoque », empruntant à Jean Duns Scot, un penseur franciscain très important du XIVe siècle, le thème de l’univocité de l’étant — mais sans en maîtriser, il me semble, tous les tenants et aboutissants) — ontologie « immanente » ou « univoque » plutôt que « scalaire » (i. e., où l’on pose des niveaux d’être hiérarchisés — pensée typique de ce qu’ils appellent, pour la rejeter, la métaphysique). Ces pensées de l’immanence nient avant tout qu’il y ait, pour tout être de rang ontologique n,  un être de rang n+1 qui serient son principe et en même temps son horizon. (Pour un modèle du contraire — d’ontologie résolument « scalaire » — voir par exemple les raisonnements de mon troisième article sur la connaissance de Dieu, notamment autour des références à Proclus).

 

Dans le cadre (qui est celui que je me donne) d’une ontologie résolument « scalaire » (c'est-à-dire, posant qu’il y a bien une échelle des êtres, ou une structure hiérarchique de l’être, où tout à la fois culmine et se fonde en un seul être, qui seul est absolument parlant — Dieu), on pourrait appeler « transcendance » le fait pour les êtres d’un rang donné d’être au-dessus de ceux du rang inférieur dont il est le principe.

 

Dans ce sens-là, vous m’accorderez qu’il n'y a aucune espèce de transcendance chez Spinoza, à moins qu’on se livre à une lecture vraiment hérétique de sa pensée (ce que j’ai essayé par ailleurs, mais pas sur ce blog).

 

D’autres choses ont été appelées transcendance, comme par exemple la tendance d’un être à se dépasser lui-même en vertu d’une certaine inquiétude qui lui est inhérente. À prendre les choses en ce sens, dans la même ontologie scalaire, ce qui est « transcendant », ce n’est pas l’être de rang supérieur (le principe), mais au contraire l’être de rang inférieur (le principiat) en tant qu’il est travaillé intérieurement par une tendance vers sa fin (qui est aussi son principe, son alpha et à la fois son omega) qui l’arrache à son type d’existence actuel.

 

Certains ont d'ailleurs essayé de penser ce type de transcendance-là dans une ontologie qui se voulait « plate », immanente — par exemple Sartre dans La transcendance de l’égo et aussi bien dans ses œuvres ultérieures, notamment L’Être et le néant — et c'est peut-être bien aussi ce qu’a tenté de faire Marx dans ce que l’on pourrait appeler son ontologie implicite.

 

En effet — et je me demande si ce point ne vous échappe pas ? — ce que j’appelle ici le « négatif » (en reprenant les termes de cette vieille controverse des années 60-70, faisant elle-même référence à une formule très connue de Hegel sur « le sérieux, la douleur, la patience et le travail du négatif »), c’est précisément cette inquiétude, ce mal-être intérieur qui travail un être imparfait et le pousse à s'arracher à son état présent pour tendre vers ce qui est à la fois sa forme et sa fin — bref, sa perfection, « de rang n+1 » par rapport à son état antérieurement donné.

 

C’est cela qui est appelé ici « le négatif », qui est au cœur de la fameuse « dialectique » (quand il s’agit d’une dialectique des choses elles-mêmes, et non seulement d’une forme de raisonnement sur les choses) et qui a motivé pour une bonne part le « recyclage » althusserien, puis (dans un genre tout différent) deleuzien, de Spinoza : ces auteurs ont cherché chez Spinoza le moyen le plus radical de se débarrasser du « négatif » (et, avec lui, par exemple de la figure du désir comme épreuve du manque comme d’un défaut dans mon être même, nostalgie de mon être le plus propre, expérience du fait d’être comme exilé de moi-même, etc.).

 

Le « négatif », c’est aussi ce que les marxistes appellent les « contradictions » : le capitalisme, chez eux, n’est pas renversé par l’irruption d’une force venant du dehors — mais il meurt surtout de contradictions qui lui sont constitutives (pensez, par contraste, à cette maxime si centrale dans la lecture deleuzienne de Spinoza : la mort vient toujours du dehors). C’est pourquoi votre remarque finale sur le capitalisme qui ne serait pas « simplement du négatif », mais « aussi nécessaire », comporte un léger flou sur les concepts : 

 

(1) Le « négatif », ce n’est ni le mal, ni le mauvais seulement, loin s’en faut, puisque c’est ce par l’opération de quoi, au contraire, on passe du moins parfait au plus parfait. Certes, dans la tradition métaphysique et théologique occidentale, au moins depuis s. Augustin, le mal est bien compris comme une privation, un manque d’être qui ronge dans l’être, si je puis dire — mais dire cela, ce n’est pas poser que la privatio soit absolument parlant mauvaise : il y a comme une dynamique de la privation (le fameux travail du négatif) qui met en mouvement l’étant vers son être le plus propre, vers son être intégral, bref l’actualisation de son essence. Certes, c’est avant tout l’essence qui exerce sur le phénomène un certain pouvoir attractif, « moteur… qui attire à soi… comme l’aimé attire l’amant » ; mais dire cela, ce n’est sans doute pas dire autre chose, au fond, que souligner la souffrance du négatif à même le phénomène (ce sont deux noms, probablement, pour une seule et même chose, envisagée de deux points de vue). 

 

(2) Ce n'est pas le capitalisme qui pour Marx serait « négatif » (au reste, le négatif ne pourrait pas subsister seul : il travaille toujours dans du positif) : ce sont les contradictions constitutives du capitalisme (comme de toute forme sociale inaboutie, selon un schéma emprunté par Marx à Hegel) qui sont en lui le « négatif », c’est-à-dire ce à cause de quoi il est voué à être « dépassé ». 

 

Le propos de la vieille controverse des années 60-70 est là : peut-on admettre et reconnaître le négatif, ainsi conçu, sans rentrer dans le registre de la « métaphysique », c’est-à-dire de l’ontologie scalaire et de «l’idéalisme » qui l’accompagne ? Les « immanentistes » auxquels je fais référence appelaient en effet « idéalisme » le fait de juger le réel, le donné, non au nom d’un idéal qui n’existerait que dans ma tête, mais au nom d'une perfection auxquelles les choses imparfaites seraient référées dans leur être même, comme à leur principe aussi bien qu’à leur fin. Dans leur critique de l’idéalisme,

ils ont en quelque sortemachiné le Nietzsche critique des arrière-mondes sur le Spinoza qui dit que tout être est aussi parfait qu'il le peut être, dans l'instant considéré. Certains (dans la foulée d'Althusser) ont essayé de faire marcher cela « dans » le marxisme ; d’autres — Deleuze et ceux qui l’ont suivi — ont entendu rejeter complètement le marxisme et construire quelque chose de nouveau, donnant un nouveau statut à la philosophie, émancipé même de la notion de vérité, etc.


Bref, bref, ces gens-là ont dessiné les contours du vieux monde entre lesquels nous nous débattons aujourd’hui — la vieillerie intellectuelle soixante-huitarde, qui vampiriquement se veut toujours jeune en se nourrissant de ses enfants —et où l’on voudrait nous enfermer. Il n'est que trop clair en effet que la pensée de Deleuze, c'est aujourd’hui le conformisme même en philosophie, soit dit sans méconnaître la grandeur de la construction et son caractère à bien des égards encore fécond. S’il a pu être dit que l’histoire de la philosophie en Occident était une suite de paricides, le père par excellence qu’il faut aujourd’hui trucider (conceptuellement, et avec toute la considération qu’Aristote avait pour Platon et ce dernier pour Socrate), c'est sans doute Deleuze (avec comme pères secondaires les autres libertaires-immanentistes des années 1960-70). Il serait temps que l’on voie quelque chose de nouveau, de vraiment nouveau et puissant, en philosophie.

Par Sébastien Derouen
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Vendredi 11 mai 2012 5 11 /05 /Mai /2012 09:11

[Cet article fait suite à deux autres, que l’on peut lire ici et .]

 

maximonstres-1.jpg

 

Dieu paraît à l’âme qui le cherche tantôt intimement — ou surintimement — présent et tantôt absent — et parfois présent sous la forme même de cette absence. La dévotion la plus fervente n’a peut-être pas à saisir cet état de chose par la pensée : elle accueille la dure absence de Dieu, qu’elle comprend tout simplement comme l’absence d’une personne aimée, comme l’une des modalités du commerce que le bon Dieu entretient avec sa personne, à sa mystérieure convenance, selon son bon plaisir, ou selon sa Justice.

 

Mais le philosophe croyant est soucieux de procurer des instruments de pensée au théologien — ou, pour être plus juste, de lui rendre ceux dont ses précédesseurs ont fait usage pendant des siècles, avant que ses devanciers immédiats, dans leur ruineuse inconscience, ne les abandonnent comme choses désuètes et devenues sans usage. Y a-t-il, dans la grande tradition de la métaphysique européenne, quelque chose qui permette de penser ce mode paradoxal de présence qui se retourne en absence, ou qui est aussi une absence, ou bien faut-il renoncer à penser cela de manière philosophiquement rigoureuse, pour s’abandonner seulement à des considérations psychologiques et morales pensant notre rapport à Dieu sur le modèle des hauts et des bas des amitiés entre personnes humaines ?

 

Si l’on ramasse en peu de mots les données du problème, voici quels elles sont :

 

(1) Dieu est présent dans l’âme même, parce qu’il en forme le cœur, le plus intime du plus intime de moi, selon le mot de s. Augustin. De plus, il est cette lumière même qui l’éclaire de l’intérieur, autrement dit, étant la chose « la plus connue en soi » (au sens d’Aristote), il est aussi ce à la lumière de quoi nous nous connaissons nous-mêmes, et toute autre chose par surcroît : Omne datum optimum et omne donum perfectum desursum est, descendens a Patre luminum. Ainsi, il y a une connaissance naturelle de Dieu, par intuition directe, coextensive à toute activité de l’âme, même dans ses pires égarements, et fût-ce même au plus profond du sommeil. À telle enseigne qu’il est même permis de se demander si une telle intuition n’est pas confusément présente même chez les animaux doués de sensibilité : car toute faculté cognitive, si rudimentaire soit-elle, ne serait pas possible sans cette illumination qui naturellement l’irrigue de l’intérieur.

 

(2) Cependant, l’âme est une créature, finie, tirée du néant par la libre volonté de Dieu, en laquelle on ne peut en aucun sens poser la présence immanente d’un Dieu incommensurablement élevé au-dessus d’elle, d’une « étincelle divine dans l’âme ». Du reste, toutes les doctrines d’esprit gnostique ou manichéen, selon lesquelles le salut consisterait à rapatrier en Dieu, en quelque sorte, cette part pure de l’âme, en abandonnant à leur néant les parts impures — le corps et tout ce qui, dans l’âme, tient à son incorporation — ont été constamment rejetées par l’Église avec la plus grande fermeté. L’Église catholique a tenu ferme le statut propre de l’homme, être fini, corporel, dont le salut ne consiste pas à devenir un ange, non plus qu’à se fondre en Dieu même. C’est sa finitude même qui doit être parfaite, sanctifiée, et finalement magnifiée dans le salut. Cette finitude, du côté cognitif, est celle d’un être dont toutes les connaissances ont pour point de départ les sens corporels, et qui ne d’élève à une certaine connaissance de Dieu que par l’enseignement d’autrui, fondé sur la révélation, venant compléter ce que la réflexion personnelle peut tirer de l’expérience sensible du monde. Bref, Dieu n’est en rien présent à l’âme naturellement, spontanément ni intuitivement, même si, une fois qu’elle l’a trouvé et connu dans l’étroite limite de ce que ses facultés permettent, elle y trouve, abstraction faite de la grâce, une sorte de repos qui tient au sentiment de l’ordre (comme si elle se sentait enfin chez elle, pour s’être consciemment et volontairement replacée à son rang propre, ou à sa place propre dans l’organisme de la création, et cela tant par l’intelligence que par la volonté, qui veut cet ordre connu comme bon).

 

(3) Toutefois, notre rapport à Dieu n’est pas du même ordre que celui que nous entretiendrions avec n’importe quel autre objet cognitif, au-delà du fait que notre salut dans la vie future est tributaire de cette connaissance que nous prenons de lui dans la vie présente, et surtout des conséquences pratiques que nous en tirons, en termes de soumission à sa volonté souveraine et toute-puissante. En effet, lors même qu’il est encore inconnu de nous, ou quand il s’absente en quelque sorte, nous laissant dans le désert de la plus grande sécheresse intérieure, notre désir, notre vœu le plus profond, ne laisse pas de tendre vers lui ; et cela vaut même pour le plus impie, qui certes ne sait pas ce qu’il fait, quand il fait et veut le mal, alors que son plus profond désir tend nécessairement vers le souverain bien. Ainsi, que quelque chose de la lumière divine fasse ou non le fond de notre faculté de connaître, bref, que l’on opte pour la conception (1) ou pour la conception (2) ci-dessus, il n’en reste pas moins qu’il y a une affinité naturelle entre notre faculté de désirer (ou de vouloir ?) et Dieu, comme seul propre à combler son vide, comme s’ajustant parfaitement à ses manques, comme répondant de manière parfaitement adéquate au vide intérieur qu’exprime le désir. On pourrait parler, en l’occurrence, non d’une connaissance naturelle de Dieu, mais d’un désir naturel de Dieu. Même un athée aussi résolu et aussi virulent que Sartre l’a reconnu dans L’Être et le néant, puisqu’il aperçoit ce point, que le vide intérieur de la liberté humaine est intrinsèquement aspiration à « l’en-soi-pour-soi », qui n’est autre que Dieu. De fait, reconnaître que l’âme humaine soupire essentiellement après son Dieu, ce n’est pas encore en poser l’existence nécessaire : nous pourrions être ainsi faits que nous soupirerions naturellement après une chose impossible. D’aucuns en ont même fait la règle fondamentale du désir humain : on ne désire jamais vraiment que ce qui est inaccessible…

 

La question que je me pose, à cette étape, est en quelque sorte une question de grammaire spéculative plutôt qu’une question de fait : y a-t-il un modèle, dans notre métaphysique, qui permette de tenir ensemble ces trois thèses — quasi-immanence de Dieu à l’âme ; pure transcendance du Divin dont on ne fait que conjecturer l’existence et la nature à partir de signes ; présence d’absence de Dieu à l’âme comme objet ultime du désir — de telle sorte qu’elles ne soient que comme trois moments d’une même vérité, qui demanderait encore à être mieux articulée et pensée ? 

 

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On se rappelle la formule tirée d’un sermon de Maître Eckhart (que je cite de mémoire, donc inexactement — d’où le fait que je n’ose pas y mettre des guillemets) : Dieu a fait en l’âme un certain temple qu’il a laissé vide afin de ne le remplir que de lui-même. Je ne veux pas ici me livrer à un plaidoyer en faveur de la théologie de cet auteur, qui est, par certains côtés, un peu bizarre. On voit bien, du reste, que l’engouement dont il fait l’objet est largement le fait de gens qui veulent à toute force l’éloigner de toute catholicité, en faire une sorte d’initié qui aurait eu un contact direct et personnel avec la Divinité (Gotheit) envers et presque contre tout l’enseignement de l’Église. Heureusement, les études eckhartiennes ont énormément avancé dans les trente dernières années, notamment grâce à la contribution fascinante d’Alain de Libera, dont on ne saurait trop admirer, joyau entre mille de sa couronne philosophique, l’excellent livre sur La mystique rhénane, qui a le très grand mérite de replacer Eckhart, d’une manière très précise, dans la filiation de Maître Albert de Cologne. 

 

Quoi qu’il en soit et sans prétendre à une compréhension parfaite de la propre pensée de Maître Eckhart — dont, en tout état de cause, l’autorité est nulle sur ces matières et que nous ne lisons ici que comme un grand métaphysicien qui nous suggère des pistes pour bien penser — force est de constater que, par métaphore, cet auteur nous représente l’âme comme une chose trouée en son cœur même, un peu à la manière de ces anciennes pièces de monnaie évidées en leur milieu. De quoi, métaphysiquement, cela peut-il bien être l’image, sinon que cela illustre une certaine « logique de l’essence », pour parler comme Hegel — une certaine conception entre le principium et le principiatium, entre l’essence et son « phénomène », ce dont elle est l’essence ?

 

Car en effet dans l’énoncé : A est l’essence de B, il y a position à la fois d’une identité et d’une différence. Identité, car en un sens la formule veut bien dire que tout ce qu’il y a de réel, de consistant, de substantiel en B, c’est A ; mais différence aussi, car cette formule nous indique en même temps que B n’est pas A, que B est une réalité constituée dans une certaine distance de A, un quelque chose que A fonde, étaie, mais qui s’en distingue cependant. C’est ce que veut dire Proclus dans le thèorème proposition VII des Éléménts de théologie : « Tout être qui en produit un autre est d’ordre supérieur à son produit. » Le principiat a toute sa consistance dans son principe, mais cependant, autre est l’essence (« d’ordre supérieur ») et autre est le phénomène (« son produit »). La causalité dont il est ici question est d’ordre avant tout formel (quoique aussi final et même dans une certaine mesure efficient — c’est la cause essentielle, si bien caractérisée par Alain de Libera dans son analyse des mystiques rhénans, mais qui est déjà parfaitement conçue chez les néo-platoniciens païens, notamment Proclus et Damascius).

 

[Cf. aussi théorème XXVI de Proclus : « Toute cause qui produit autre qu’elle-même produit ses dérivés et ce qui les suit en demeurant en elle-même ». La cause formelle au sens fort peut être un être subsistant par soi.]

 

Ainsi, l’essence ainsi conçue est bien à la fois le cœur de l’être dont elle est l’essence —« le plus intime du plus intime de moi » — mais en même temps elle le transcende — « en moi-même, au-delà de moi-même ». C’est ce que figure l’image du temple vide qui forme le centre de l’âme chez Maître Eckhart : l’âme, comme toute autre chose créée, n’a en quelque sorte pas son centre de gravité en soi-même ; et il n’y a que Dieu, Acte Pur, qui puisse dire : Je suis celui qui suis, c’est-à-dire, non seulement qui ait en lui-même le principe de sa propre existence, si l’on peut dire (c’est déjà trop distinguer ce qui est d’une simplicité parfaite, comme lorsque l’on dit, de manière à la rigueur inacceptable, que Dieu est « cause de soi », causa sui). Tout ce qui, en effet, n’est pas « acte pur », comporte un certain mélange de puissance (d’être en puissance), c’est-à-dire est d’une certaine façon constitué à distance de son propre centre de gravité ontologique, exilé de soi, constitué à l’écart de ce qui cependant est le foyer de son être.

 

Quand on commence à saisir cela, on entrevoit que les trois thèses examinées ne sont pas si éloignées que cela l’une de l’autre :

 

(1) certes, il y a bien une présence naturelle de l’âme à Dieu, mais comme à ce à quoi elle est suspendue, comme à un centre auquel la périphérie est référée, autour duquel elle gravite, qui en un certain sens est bien en elle, comme le centre du cercle est bien dans le cercle, tout en lui étant, en un autre sens, extérieur (le cercle n’est pas l’un des points du cercle et ne peut pas l’être, à moins que le rayon ne se réduise à zéro). — Dans la même tradition métaphysique, le centre ontologique d’une chose est en même temps son sommet : la partie la plus intérieure est en même temps la plus élevée ; et c’est par la fine pointe de notre âme, par la part la plus pure de la lumière intellectuelle qui est la source et en même temps la clef de voûte de toutes ses autres opérations, que nous sommes éclairées du dedans par la lumière divine. 

 

(2) Mais en même temps cette partie supérieure de l’âme est comme trouée, selon l’image du « temple laissé vide », proposée par Maître Eckhart, que l’on pourrait développer en songeant non plus à une pièce de monnaire ouverte en son milieu, mais par celle d’un volcan, c’est-à-dire d’une sorte de montagne trouée en son sommet, qui est aussi son point de plus grande incandescence — à ceci près cependant, que les flots de lave qui en découlent ne seraient pas issues de profondeurs inférieures et chtoniennes, mais des profondeurs supérieures et célestes. Ainsi, à la fois il est vrai que Dieu nous est présent, fût-ce dans les plus humbles opérations de notre sensibilité et même quand nous n’en avons nulle conscience — au sens où il est comme une lumière qui nous éclaire lors même que nous lui tournons le dos — et il est vrai aussi que nous ne possédons pas cette lumière, qu’elle n’est pas exactement immanente à notre âme, que notre âme n’a pas au sens propre une part divine. Pour le dire mieux : ce que dit s. Augustin dans les Confessions, quand il dit que Dieu est « en moi-même, au-delà de moi-même », ce n’est pas seulement que le cœur de mon identité n’est pas moi, mais le « grand Autre » ; c’est aussi, c’est même plutôt : qu’il y a quelque chose que je ne connais guère, qui est plus moi que moi-même.

 

Ainsi n’y a-t-il aucune espèce de contradiction véritable entre les thèses (1) et (2) : on peut à la fois reconnaître toute la finitude et toutes les limitations cognitives de l’âme humaine (thèse 2), et donc admettre qu’elle ne découvre Dieu qu’aux termes de longs tâtonnements et grâce à un enseignement reçu, tout en admettant aussi qu’elle est connaturellement éclairée de l’intérieur par le « rayon théarchique » dont parle s. Denys — l’Aréopagite — et qu’elle peut donc être dite le connaître naturellement (thèse 1), essentiellement, coextensivement à toutes ses activités, quoique sur un mode purement intuitif, pré-réflexif, dont elle peut ne jamais prendre conscience sur un mode réflexif. C’est en tout cas ce qui explique la fameuse phrase du Psaume : « l’insensé a dit en son cœur qu’il n’y a point de Dieu ». Insensé, en effet, qui nie ce qui lui est plus intime à lui-même que lui-même, comme distrait de ce qu’il y a de plus fondamental en son être même par l’incessant assaut des sensations, des passions et du bavardage de ce monde.

 

Pour comprendre exactement la juste articulation des deux thèses, il faudrait méditer, dans l’image du cercle suggérée ci-dessus, sur la nature du rayon, c’est-à-dire du segment qui à la fois relie et sépare le centre de la périphérie. Le centre, ici, figure en dernière analyse Dieu même — je dis en dernière analyse, parce qu’il est probable qu’entre Dieu et la fine pointe de notre âme s’interposent des degrés intermédiaires de l’Échelle de Jacob, degrés vivants et personnels que la tradition a appelé les anges (je ne serais pas choqué par la thèse selon laquelle ce que l’on appelle notre ange gardien, c’est, si j’ose dire, nous-même au niveau n+1, ou pour le dire de manière plus rigoureuse et moins vulgaire à la fois, un individu de même forme, mais situé au rang immédiatement supérieur de la hiérarchie, de telle façon que le rayon théarchique ne nous parvienne que par son truchement, ou par transparence dans sa substance spirituelle, comme l’explique Charles de Bovelles dans son Livre du sage).

 

Les Éléments de théologie de Proclus nous donnent encore matière à penser. Le théorème XXX dit en effet : « Tout ce qui est produit immédiatement par un principe demeure en lui tout en procédant de lui ».  C’est le fameux principe de l’éminence, qui donne tant de fil à retordre aux lecteurs de Descartes (« formellement ou éminemment… »), quand ils ne sont pas lecteurs aussi de Proclus : la cause essentielle contient tout ce que comporte son principiat, mais éminemment, c’est-à-dire sur un mode qui convient avec son genre d’être. Ainsi, l’essence n’est-elle pas une sorte d’extrait sec de la chose, une sorte de généralité morte ne donnant à son être que ses lois les plus fondamentales, communes à toute son espèce ; mais elle est un être vivant qui enveloppe en soi jusqu’aux moindres détails de son individualité singulière — ou du moins ceux qui, chez l’être de rang subalterne, ne sont pas purement imputables à l’action sur lui d’un être autre que lui, que peut-être on peut regarder comme relevant de l’accidentel au sens aristotélicien. 

 

On (j’entends : des thomistes étroits, de ceux qui ne veulent pas voir la haute charge de néoplatonisme dans l’œuvre de leur maître…) me dira : « Vous platonisez, vous injectez de force du néo-platonisme dans la foi catholique ». Mais que me répondront-ils, si je dis qu’en dernière analyse, notre essence est l’idée que Dieu a de nous, idée parfaitement singulière, déterminée dans son moindre détail, sans doute même jusque dans ce qui relève de notre libre arbitre ? Il se peut que notre esprit, lorsqu’il travaille à connaître les choses, ne puisse faire l’économie de passer par des généralités, puisque, pour nous, « il n’est de science que du général ». Mais cela n’est dû qu’à notre infirmité, et ne nous dit rien de la structure ontologique des choses et des êtres, telle qu’elle est en soi.

 

Ou plutôt, et puisqu’il faut bien, pour que nous puissions seulement connaître quelque chose, admettons que les généralités que nous pensons correspondent bien à quelque chose dans la structure même des êtres : qui empêche de joindre la thèse d’une certaine réalité des universaux à celle de l’individuation par la forme ? Il suffit pour cela que les formes (ou essence) singulières possèdent des propriétés structurelles communes à plusieurs, qui fasse de chacune un membre d’une espèce, d’un genre, sans que cela compromette son absolue singularité pleinement caractérisée.

 

Après tout, puisque l’ADN des vivants est, relativement à la forme ou essence, un peu ce que les Anciens appelaient une raison séminale, autrement dit une image matérielle de la forme, possédant des fonctions formatrices, chacun sait que l’ADN conditionne à la fois la singularité de chaque vivant (du moins ceux qui naissent de la reproduction sexuée) et son appartenance à une espèce : il faudrait être fou pour exiger ou bien que l’ADN ne comporte aucune information que celles qui sont communes à toute l’espèce, ou bien que sa détermination singulière fasse des genres et des espèces de simples nominalia

 

Bref, la question du rapport de l’individu à son essence n’a purement et simplement rien à voir avec celle du rapport de ce même individu à l’espèce ou au genre auquel il appartient : cette question concerne la structure formelle de son essence. Plus clairement : (1) les essences sont des individus vivants ; (2) on peut poser la question de l’essence d’une essence, remontant ainsi de degré en degré jusqu’à Dieu même ; (3) les genres et les espèces n’ont en aucun cas le statut de jalons intermédiaires de cette échelle des principes et principiats qui s’étend entre l’individu et Dieu ; (4) les genres et les espèces relèvent de questions de structures formelles de l’essence, que la connaissance peut abstraire, mais un individu concret n’est en rien « moins essentiel » que le genre ou l’essence auquel il appartient. Bref, l’essence n’est pas la quiddité, qui a rapport avec son inscription dans un genre ou une espèce.

 

Reste la thèse (3), relative à la présence d’absence de l’essence dans son phénomène, désir et soif de l’essence qui font que, pour tout être, son alpha — la source d’où il procède — est aussi son oméga — la fin où il tend, qu’il le sache ou non. Revenons donc au paradoxal théorème XXX des Éléments de théologie : « Tout ce qui est produit immédiatement par un principe demeure en lui tout en procédant de lui ». Ce théorème nous dit étrangement que le rayon est en soi nul, et que la périphérie demeure dans son centre. Ce qui est faut géométriquement est ici posé comme vrai métaphysiquement ; mais encore faudrait-il l’expliquer. Le principiat est éminemment contenu dans son principe, mais le principe n’est en aucun sens contenu dans son principat, dont il est au contraire absent (selon le modèle de la pièce évidée en son milieu). Toute la difficulté est de penser cette distance, mesurée par le rayon, entre le principiat et son principe. Proclus nous apprend qu’elle n’est rien de positif, rien qui se surajoute au principe, comme du dehors (encore une bonne raison de rejeter la thèse de l’individuation par la matière — à moins de l’interpréter comme nous allons le faire). 

 

Sur un plan en quelque sorte existentiel, le rayon du cercle — ce par quoi la périphérie est rapportée à son centre — est un désir qui lui est consubstantiel, par lequel tout être tend vers son essence, qui à cet égard est sa cause finale autant que formelle : « Tout être qui procède d’un principe se convertit par essence vers celui dont il procède » (Proclus, théorème XXXI, qui explique : « …Tout être qui aspire se convertit vers le terme de son aspiration. Or tout être tend au bien, et chacun l’atteint à travers sa cause la plus proche. Donc chacun aspire à sa propre cause. Ce par quoi, en effet, vient à chacun l’être est aussi ce par quoi lui vient son bien. Et ce par quoi lui vient son bien est le premier terme de son aspiration. Enfin le premier terme de l’aspiration est aussi ce que vise la conversion. »).

 

En somme, en sautant quelques étapes du raisonnement, on pourrait dire que le dynamisme du désir par lequel l’être de rang supérieur est tendu vers son principe dans l’ordre supérieur tient à deux choses : d’une part, le fait que ce principe est son essence, et en cela son horizon le plus propre autant que sa source — et d’autre part à la part de privatio qui est dans le principiat, c’est-à-dire, non dans un surcroît d’être qui, dans la « substance composée », viendrait s’ajouter à la forme, mais dans un moindre être qui caractérise l’être participant relativement à l’être participé. C’est le sens de la formule paradoxale du Livre des XXIV philosophes : « Les créatures diffèrent de Dieu par la différence du néant. » Cette différence du néant n’est autre que la part de déficience ontologique en quoi tient toute la différence du principiat relativement à son principe — ce qui est figuré par le fait de se tenir un cran plus bas sur l’échelle des êtres.

 

Posons donc que cette différence du néant est la même chose que le vide du temple de Maître Eckhart, la même chose que l’au-delà de la formule de s. Augustin (« en moi-même, au-delà de moi-même »), bref, ce que figure le rayon du cercle, comme ce qui à la fois sépare le centre (l’essence de toutes les essences, l’Acte pur, Dieu) de la périphérie (l’être créaturel, et, en ce qui nous concerne, l’âme comme « étant pour qui il y va dans son être de cet être même », selon le mot de Heidegger à propos du Dasein). Cette distance entre moi et Dieu n’a pas de positivité ; elle tient toute à ce qui en moi est manque d’être, déficience ontologique, distance au principe — mais pour n’être que du vide et que du creux, elle n’en a pas moins, métaphoriquement, une certaine puissance d’aspiration : c’est par le biais du manque de Dieu en moi que je tends vers Dieu de toutes les forces de ma puissance désirante.

 

 Ainsi les trois thèses se rejoignent-elles, ou forment-elles ensemble, plutôt que de s’exclure, comme trois côtés d’un triangle caractérisant la condition humaine dans son rapport avec le Créateur, qui se pense dans cette sorte d’indissoluble union des contraires, ou conjonction des opposés : présence et absence de Dieu, présence dans l’absence, absence à même la présence — tout ce qui fait de nous, en définitive, des êtres créés à l’image et ressemblance de Dieu : 

 

« Figure porte absence et présence, plaisir et déplaisir. » (Pascal)

 

Pour aller plus loin sur la même voie, il faudrait poursuivre notre réflexion en la centrant sur la question de la privatio, de la déficience ontologique, entendue à la fois comme ce qui confère à l’âme humaine non seulement sa finitude, mais encore toutes ses possibilités de déchéance — et comme ce qui aussi sans doute donne à l’homme la tonalité particulière de son amour de Dieu, comme soif essentielle de revenir à soi, à une patrie dont on est exilé. Il y là sans doute une part de la clef de la question des raisons pour lesquelles l’homme, être particulièrement déficient, se voit cependant promis à une gloire éminemment élevée, s’il consent à aimer Dieu comme il le doit. Mais cela se rattacherait aisément aussi au projet du jeune Heidegger, d’une herméneutique de la vie facticielle / quotidienne.

 

 

Par Sébastien Derouen
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