Beaucoup persistent à utiliser une forme de dérision provocatrice à l’encontre des formes de domination que nous subissons ; je pense que cette tactique, trop systématisée, est stérile et même parfaitement contre-productive.
Le ricanement est souvent la marque de l’impuissance ou l’indice du refus d’agir ; la satire est la vengeance des faibles — excusable comme exutoire d’une... colère frustrée ; moins excusable quand elle sert de substitut à une praxis intelligente, ce qu’elle est presque toujours — sous prétexte de prétendus raccourcis en politique, qui sont toujours de simples voies de garage.
De plus, la provocation est essentiellement liée à une conception de
la politique comme subversion — conception qui repose sur la croyance selon laquelle la destruction de l’ordre existant (à supposer, chose impensable, qu’elle puisse être
réalisée par des plaisanteries puériles) mènerait de soi-même à une situation rectifiée, — comme s’il supposait de faire sauter le carcan d'une domination contre-nature pour que s'établisse
ipso facto un « ordre naturel » juste. Il faut vraiment être un adolescent irréfléchi pour croire une chose pareille. Bref, la « tactique Charlie Hebdo » mise au service d’idées
contraires à celles de ce canard, quoique amusante, trahit une posture de perdant, non moins que les diatribes sur le bon vieux temps, etc.
D’aucuns répondront à cela que l’humour a eu sa part dans l’effondrement de régimes comme celui de l’URSS, par exemple. Mais la comparaison avec
l’URSS n’est absolument pas pertinente, à mon sens : ce genre de pouvoir tenait sur une forme de « sacralité » mensongère, de prétention à incarner un idéal. Il en va tout autrement des
formes actuelles de domination qui sont, en un sens, issues de Mai 68 et qui ont en cela partie liée à cette forme d’humour qui s'appelle la dérision universelle (le
ricanement).
Ceux qui nous dominent ont parfaitement compris qu’en ridiculisant tous les idéaux, ils désarmaient toute résistance possible : celui qui trouve tout dérisoire ne risquera sa peau pour rien ; le ricanement universel est l’envers de ce dont l’endroit est un narcissisme infini, une énorme satisfaction de soi-même. L’arme de la domination, aujourd'hui, en somme, ce sont les Guignols de l’Info : le pouvoir fait rire de lui comme de ses ennemis et cette rigolade universelle accompagne la démoralisation universelle.
Bref, s’il y a encore un usage légitime du rire pour dégonfler certaines idoles subsistantes, je pense
qu’il faudrait d’abord réfléchir à ce rapport du néo-totalitarisme maternant avec le ricanement immature, avant d'essayer d’utiliser le ricanement immature contre ce système. Les
vieilles armes ne sont pas automatiquement appropriées aux nouveaux périls.
Je crois d'ailleurs que c’est ce qui fait que les vieux rebelles qui ont donné le signal du départ de l’insurrection des esprits sont déjà dépassés et en passe d’être oubliés — précisément parce
qu’ils n’ont fait que retourner l’esprit de Mai 68 contre lui-même et qu’en cela ils appartiennent aussi à l’époque qui meurt, tout en la rejetant violemment.
Si une nouvelle génération doit émerger qui portera le flambeau de la révolte jusqu’au point où une véritable régénaration sociale, politique et morale deviendra possible, il lui appartiendra d’inventer le ton approprié au contenu de sa vision du monde, au lieu de se le laisser dicter par les pires de ses ennemis — les rebellocrates séniles, les vieilles raclures de l’esprit de Mai.
